vendredi 1 mai 2009
Minefi Recit des Vagues
Guidés dans notre marche par le sol qui se courbe et se tord pour nous diriger, on devine peu à peu des couleurs jusque là ternies par l’ombre, on distingue un murmure encore couvert par le ronflement de la ville. Je ferme alors les yeux pour me laisser appeler par cette rumeur distante et quand elle est devenue vacarme résonnant je me sens enveloppé. A l’intérieur, ce n’est pas la hauteur de ses espaces ni la densité de ses cheminement, qu’on devine dès l’approche, qui me surprennent mais cette odeur végétale qui imprègne l’atmosphère et réveille les sens. L’espace est tissé de tiges et d’échasses qui suspendent les commerces et les habitations ; l’air et le passant baignent dans les senteurs boisées qui en émanent.
Il faut alors pousser au travers de cette forêt construite. Les passages serrés se jouent du flâneur, le guidant à travers leurs détours. Serpentant sur leurs passerelles on serre parfois les murs tellement le sentier est étroit. On se heurte au passant à chaque croisement, chaque virage. Etranger, désorienté, je ne vois plus cette ville que j’ai approché de si loin, je la vie de tout près, je la sens et la touche. J’ai parfois l’impression que le chemin que j’empreinte, qui ondule dans des directions incertaines, veut me rappeler où je suis lorsqu’il m’expulse hors des murs et qu’il me projette, ébloui, suspendu au dessus de la voie rapide parisienne. Quand je rentre à nouveau je reconnais ces structures flottantes qui me sont devenues familières, l’odeur humide pénètre peu à peu mes vêtements. Je retrouve à chaque fois en m’enfonçant dans la ville cette ambiance de proximité, où l’étranger est presque intime.
Manifeste Minefi
Du travail d’un siècle on semble omettre l’essentiel.
1. Il est temps de percevoir le potentiel de l’étendue géographique comme on percevait hier les possibilités virtuelles de la télématique. Il est temps de réhabiliter l’espace.
2. Il est temps d’utiliser cet espace libéré, de le parcourir et de l’habiter. Si le monde est notre Etat, chaque citoyen possède sa trace ; leurs vies ne sont que parcours et les lieux qu’ils traversent sont faits d’empreintes. Si vous voulez comprendre, il faut cartographier votre vie, ce que vous avez laissé et ce que vous avez pris.
3. Les migrations en tant qu’actes ponctuels laissent place à un nouveau type de déplacement. C’est dans la circulation et le flux que l’homme trouve son mode de vie. Il tient à sa place personnelle dans le grand processus de mondialisation ; il parcourt les villes à la recherche de leur âme et de leurs habitants. Il travaille pour une entreprise non localisée, aucune attache ne le retient : c’est un nomade urbain.
4. L’architecture de la ville doit répondre à ces nécessités nouvelles. La ville est un accueil intégral pour le nomade en transition. Il parait évident que ce n’est pas tant l’infrastructure qui tiendra lieu d’accueil mais la manière dont les migrants sont incorporés à la ville. Le futur de l’architecture est dans le déplacement, le roulement, qu’elle doit inciter sinon créer.
5. Cela commence par un lieu qui matérialise, qui transcrit avec puissance la trace du nomade. Les citadins de Paris viennent ici voir comment il est possible d’habiter la circulation. Loin de leur quotidien dépersonnalisé, ils expérimentent la fascination de l’« ailleurs », ils vivent par procuration la vie du voyageur et en échange ils offrent l’accueil.
Minefi 2
De l’intérieur, sa taille est indicible ; la cité s’engouffre dans des cavités invisibles. Les échoppes s’alignent et les habitations s’empilent dans des passages effilés. Les passants se croisent et se touchent. Par là on entrevoit une courette éclairée, par là se distingue le contour d’un feuillage.
Ça et là, dans ce désordre de logique urbaine, des masses géométriques affleurent. Une porte entrouverte nous y attire ; avant d’y pénétrer on lit sur la façade un nom, une date qui défilent. Dedans, ce sont des images, projetées tout autour elles happent la pièce obscure et se l’assimilent. On est ailleurs, avec elles, dans des paysages nouveaux et des villes inconnues. Combien de temps ai-je traversé ces villes, bercé par le son d’une voix étrangère, je ne peux me l’imaginer. Et alors je les cherche, ces pièces irréelles : celle-là nous écrase, sa projection nous conduit dans l’intimité d’une chambre, par sa fenêtre on voit les passants, on saisi un bref instant de leurs paroles ; dans cette autre si vaste on est transporté par une caravane en marche et assurément ces murmures disent-ils un conte lointain. Quand je me demande à qui sont ses yeux qui me servent de guide je pense à leurs récits qui me laissent une part de leurs vies et de leurs villes, à cette présence absente comme une trace sur un chemin, et je me figure volontiers que ce sont des migrateurs, des nomades.
J’apprends plus tard que la cité accueille des citadins comme vous. Ils quittent leurs appartements parisiens pour vivre ici, dans la ville des villes, et pour voyager dans l’imaginaire, dans l’utopie fictive du nomade. Ils échangent en quelque sorte pour un bref instant leur existence avec celle du nomade urbain : celui qui troque son empreinte contre une escale chez vous, qui ne fait que s’attarder avant de passer son chemin.
mercredi 29 avril 2009
Gregory Crewdson "sous la surface des roses"
Sur ce paysage qui semble s'être arrêté on cherche la trace d'un être vivant. Il y en a effectivement quelques uns le long des vitrines fermées des magasins qui semblent aussi figés que l'environnement qui les entoure. Le seul personnage qui se détache de part sa place et son geste est la femme accroupie au milieu du parking et qui semble uriner, on sent vraiment l'instant figé, la gêne occasionnée par notre intrusion, le mouvement de cette femme qui s'apprête à se relever.
La lumière participe à la mise en scène elle souligne les détails grâce aux lampadaires qui diffusent des halos qui ponctuent la monotonie du parking. Les éclairages des magasins apportent une lumière qui balbutie et révèlent quelques espaces intérieures. La longe bande lumineuse horizontale à droite de la photo semble répondre à la verticalité du poteau télégraphique. Toute l'image semble baignée dans une certaine obscurité, on se demande si la scène se déroule à la nuit tombée ou au petit matin, ce qui laisse imaginer le devenir des personnages qui attendent peut-être l'ouverture des magasins ou qui restent dans cet endroit morne pour la soirée ne sachant pas où aller. Peut- être que ce parking est sur le point de se remplir ou alors il vient de se vider.
Le photographe réussit à nous faire rentrer dans ce jeu entre espace et lumière qui crée une atmosphère troublante, intrigante. Le sujet paraît désincarné mais on y plonge totalement et avec attention.
Un aveugle à Vildeber
-" Cour Saint Emilion ? "
Une voix timide me le confirme.
Le bruit de l'ouverture mécanique des portes m'invite à m'engager entre les bâtants.
Je sens alors sous mes pieds ces cisaillements qui annoncent l'escalator.
Une envie pressante de sortir de cet espace bruyant et malodorant s'empare de moi. Le mouvement des gens qui se pressent tout autour m'entraîne et m'accompagne jusqu'à la sortie. Je sens le vent me caresser le visage, l'air est frais, il me semble être dans un espace verdoyant , un parc certainement; le pollen me chatouille le nez. Soudain, je perçois non loin des sons qui me sont familiers. De la musique. Les sons sont étouffés, je tends l'oreille. Des gammes de piano, une femme élève la voix, elle n'a pas l'air satisfaite. Il y a aussi quelqu'un qui chante. Cela s'apparente plus à des vocalises. Il doit y avoir des cours par ici et une des professeurs a dû omettre de bien fermer la porte. Cela me rappelle l'ambiance studieuse de mes cours de musique.
Au sol, les doux pavés me guident. Oublions un instant ces planchers métalliques qui s'obstinent à abîmer mes semelles.
Très vite, une odeur de crêpe m'envoûte et me met l'eau à la bouche. Un homme appelle les passants pour les attirer vers son commerce. je me laisse guider par ces émanations sucrées. La gourmandise l'emporte et je demande une crêpe au sucre. Je déguste ma friandise en marchant le long d'un chemin pavé. Cet endroit me paraît plus actif, les gens s'agglutinent autour de moi. J'entends des tiroirs caisses s'ouvrir, des gens s'esclaffer, des fourchettes tinter contre les assiettes. Ce brouhaha étouffe un peu la musique ambiante. Des voix de jeunes filles sortent du lot. Elles sont sur ma droite et se racontent leur vie, autour d'un café probablement. Quel drôle d'endroit.
C'est alors que des bruits d'enfants m'interpellent au loin, il doit y avoir une aire de jeu, une place. L'odeur des cafés me conforte dans cette idée. Une guitare se fait entendre. Je dirais même qu'il y a plusieurs guitaristes qui s'amusent. C'est surprenant, l'espace semble vraiment vaste et ouvert. Je me sens libre d'aller où je souhaite. je touche un banc du bout des doigts et décide de m'y asseoir. Des rires, des pleurs, je sens que les gens se promènent, discutent de choses diverses. j'écoute les musiciens. C'est apaisant et jovial à la fois. Les jets des fontaines m'envoient des gouttes au visage.
puis je lève la tête, comme pour saisir les bruits de pas qui résonnent au dessus. y aurait il des activités là haut? il doit forcément y avoir une manière d'y accéder.
Un chien me frôle alors que je me lève.
Je me retrouve sur une côte, mes vieux genoux commencent à faiblir. Je m'assieds sur des marches en pierres qui semblent sortir du sol.
La résonance de l'endroit me laisse supposer qu'il s'agit d'un amphithéâtre.
Des comédiens répètent.
Je me sens vraiment bien ici.
Je parviens finalement à me rapprocher des activités qui s'annonçaient au dessus de moi .
Des chemins en pente douce m'accompagnent sur des plates formes un peu plus en hauteur, où l'air se fait plus frais, peut-être à cause d'une entrée de courants d'airs facilitée.
Les animations humaines du dessous ont l'air de résonner sur des parois plus ou moins proches les unes des autres, mais les résonances ne parviennent pas à prendre le dessus sur une couche mélodieuse plus épaisse, qui doit sûrement provenir d'une salle de concert dominante.
Apres ces constatations, je décide de marcher encore un peu avec cette fois-ci un objectif un peu plus clair, il est midi et j'ai faim. En plus de cela, je perçois justement quelques odeurs de fritures et quelques bruits de couverts s'entrechoquant. Il est midi, je sens qu'il fait beau car un soleil froid chauffe mon dos.
L'odeur de nourriture est de plus en plus imposante, et je me dirige vers là où odeur et bruit se fusionnent. je parviens à trouver une chaise autour d'une table puis un serveur qui prend soin de moi.
Ce serveur m'annonce qu'un concert sera joué sur la même place où je me trouve dans les minutes qui vont suivre.
Je lui commande de quoi bien me nourrir et me réjouis d'avance à l'idée d'entendre ce groupe jouer non loin de moi.
Sans prévenir alors, instruments de bois , instruments à vents, puis à cordes s'entremêlent.
Soudain, je me rends compte que je n'ai plus envie de quitter cet endroit. Je n'y vois rien mais je m'y sens vraiment bien. Je viens de me souvenir que je dois aller prendre le métro pour passer voir mon médecin. Ayant fini de déjeuner, je prends des escalators non loin de la place qui me ramènent à l'endroit d'où je suis arrivé... Je retourne à cette réalité que j'avais légèrement oublié.
MANIFESTE DE VILDEBER
Paris, le 21 Avril 2009.
Monsieur,
Nous vous faisons part de nos ambitions concernant l’actuel village de Bercy, en espérant que vous les prendrez en compte.
1. Nous voulons que ce « faux village » connu jusqu’ici qu’à un état d’illusion et de tromperie, où ignorance et indifférence règnent, ne soit pas qu’un lieu mondialisé sans surprise aucune.
2. Améliorons le point fort de ce monstre au bout du village, à la mécanicité métallique et vitrée, qui en ouvrant sa gueule aspire un maximum de passants. Libérons ces derniers qui sont comme piégés entre ces rangées de chais, des pièges à temps et à argent.
3. Passons d’un village figé et sans vie à un centre en éveil.
4. Nous voulons que chacun aille à sa propre vitesse, suivant sa propre envie, ses besoins, ses possibilités et suivant même ses limites.
Qu’errance se fasse, et les éléments essentiels seront flânerie, rêverie et envie.
Nous déclarons que se sentir bien « comme chez soi » sera le but de cette expérience.
5. Nous voulons créer du partage, de la rencontre, de la confiance, du respect, de l’accueil. L’ambiance du village se devra de suivre ces mots d’ordre.
Créons nos propres repères, passons le temps comme bon nous semble.
Le plaisir, la continuité et l’authenticité devront être du voyage.
Salutations, l’équipe Vildeber.
VILDEBER à la manière du texte LES VAGUES
Vildeber et sa place.
En cette fraîche matinée, le calme régnait sur la place de Vildeber. La vague verte qui s’était abattue sur la place semblait somnoler. Les pentes douces emplies de verdure n’accueillaient à cette heure, pas même un chat. Seule la lumière du jour semblait s’activer, s’engouffrant entre les deux blocs dédiés aux concerts pour venir se glisser dans la place. Les vitres des locaux d’enregistrement, isolés en hauteur, scintillaient et ne laissaient entrevoir encore personne.
A mesure que le soleil s’élevait dans le ciel, les gens arrivaient et commençaient à déambuler sur le parvis, comme portés par la vague de verdure.
Peu à peu, les commerçants s’éveillaient, tel des bigorneaux sortant de leurs coquilles. Les magasins qui se tenaient sur les côtés, ouvraient leurs portes. Ils commençaient à dévoiler ce qu’ils cachaient derrière leurs barreaux protecteurs. Du côté des restaurants, chaque table était placée et dressée avec soin. Au rythme des animations, la nature aussi se faisait plus vivante et verdoyante.
S’approchant de la place, un jeune homme s’engagea, guitare au dos, sur la pente qui partait de la place et desservait les locaux d’enregistrement. Les ombres derrière les vitres des lieux de travail se firent de plus en plus nombreuses et mouvementées.
L’animation digne du centre musical se fit enfin sentir. Les gens faisaient des va et vient , passaient par la place pour aller vers les salles de concerts, vers les bars, passaient pour monter en haut se poser au cœur de la verdure, ou même s’engouffraient juste derrière dans un souterrain mystérieux . Des passants avec leurs instruments de musique se pressaient tout autour.
En tournant la tête vers les surprenants édifices qui sortaient du sol tel des fleurs, on découvrit l’existence discrète d’un espace au sous-sol tout aussi attrayant que l’extérieur . A l’intérieur, il y avait une multitude de petites têtes flânant devant les magasins , tel des fourmis assidues se suivant les unes les autres.
Doucement, le soleil s’avançait vers le dos des passants qui s’étaient posés sur les marches. Une jeune femme se posa au milieu d’eux et joua avec brio de la guitare. Tous l’écoutaient et participaient à cette entrevue musicale.
Les notes de musiques flottaient dans l’air, valsaient, charmaient les oreilles de chacun. Des sourires, des rires et des regards captivés inondaient la place. Les arbres eux, semblaient danser au rythme du vent..
Puis, le calme revint. On entendait de nouveau le vent souffler et siffler. C’était l’heure de la pause déjeuner, les précipitations se faisaient de plus en plus discrètes. Les gens se posèrent aux terrasses de cafés alentours, profitant de la douceur de vivre. Vildeber, à cette heure emplie de monde, avait comme retrouvé son ambiance matinale.
Peu après, on revit dans son nid en hauteur, à travers la vitre du local, le garçon à la guitare qui s’apprêtait à se remettre au travail. Une averse se précipita alors sur la place et , tout autour, tous sauf lui fusèrent en direction de la galerie souterraine.
Au-dehors, le couvre-lit de verdure ne trouvait plus personne à qui tenir compagnie.